OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 La dette expliquée aux nuls http://owni.fr/2011/08/29/pourquoi-il-ne-faut-pas-rembourser-la-dette-de-letat/ http://owni.fr/2011/08/29/pourquoi-il-ne-faut-pas-rembourser-la-dette-de-letat/#comments Mon, 29 Aug 2011 12:24:10 +0000 Stanislas Jourdan http://owni.fr/?p=77323 Lorsque l’on parle de dette, il est de coutume de dire que « l’État vit au dessus de ses moyens », que le modèle social français n’est plus soutenable, et qu’il faut donc réduire les dépenses.

Pourtant, la réalité est légèrement différente : sur 1 600 milliards de dette publique remboursée depuis 1974, environ 1 200 milliards d’euros ne sont constitués que des seuls intérêts.

L’effet « boule de neige » explique en grande partie ce phénomène. Afin de rembourser les intérêts, le Trésor fait « rouler » la dette, il émet de nouveaux emprunts pour rembourser ceux d’avant. Ce mécanisme est digne d’une chaîne de Ponzi : d’une part car cela alourdit toujours plus la charge de la dette jusqu’à la rendre insoutenable ; et d’autre part parce que cet accroissement de la dette nécessite que de nouveaux contributeurs rejoignent le système et mettent au pot à leur tour.

En réalité, hors paiement des intérêts, les budgets sont globalement à l’équilibre comme le montre le graphique ci dessous (issu du travail de André-Jacques Holbecq) :

Rembourser la dette, ce n’est donc pas payer en différé les dépenses d’éducation, de santé ou d’autres investissements. Payer la dette revient essentiellement aujourd’hui à donner de l’argent aux détenteurs des bons du Trésor français. Qui sont-ils ? En vrac, des banques, des assurances, les grosses fortunes, et également les détenteurs d’assurance vie. Notons aussi que, selon l’Agence France Trésor, environ 65% de la dette publique française est détenue par des investisseurs étrangers.

Rien d’étonnant à ce que les marchés soient rémunérés en prêtant leur capital. Mais rappelons tout de même que l’Etat n’a pas toujours eu besoin des marchés pour se financer.

Ce n’est qu’à partir de 1974, après adoption de la loi controversée dite « Pompidou-Giscard » que le gouvernement français s’est interdit d’emprunter gratuitement à la Banque de France.

A l’époque, l’idée de cette loi était de ne pas encourager les politiques dispendieuses (afin de limiter les risques d’inflation monétaire), en leur privant l’accès aux financements faciles de la banque centrale.

L’instauration d’un garde fou contre le clientèlisme est une bonne intention, mais son application fut en réalité plutôt désastreuse. L’effet boule de neige évoqué plus haut est en effet passé par là, faisant exploser la dette publique jusqu’à atteindre 85% du PIB aujourd’hui.

Revenir sur la loi de 1973 serait une bagatelle, si seulement son principe n’avait pas été repris par les traités européens, qui stipulent non seulement que la Banque centrale européenne ne peut pas octroyer des crédits aux États, mais également que la BCE doit tout mettre en oeuvre pour maintenir une inflation basse, à environ 2%. Pourtant, comme l’expliquent certains économistes tel Olivier Blanchard du FMI, un peu d’inflation ne ferait pas de mal aux économies européennes puisque cela ferait « fondre » la dette tout en dévaluant quelque peu l’euro, relançant ainsi les exportations.

L’ambiguïté du droit de la dette

Entre 2008 et 2009, le pourcentage de dette de la France est passé de 60 à 85% du PIB. Une grande partie de cette augmentation s’explique par les coûteux plans de relance des États pour faire face à la crise financière provoquée par les prises de risques inconsidérées des banques.

L’ironie de l’histoire, c’est que pour sauver la finance de la déroute, les États ont emprunté à ces mêmes acteurs financiers pour ensuite soutenir les banques et autres secteurs touchés.

Et pendant que l’on interdit à la BCE de donner un peu d’air aux démocraties en les finançant directement, celle-ci ne se prive pas de renflouer les banques à des taux incroyablement bas.

La dérive de la dette publique n’est pas seulement due au clientèlisme des politiques, ni même à la trop grande générosité de notre modèle social. Ces problèmes sont secondaires au regard de l’absurdité du système monétaire dont la dette publique est le résultat.

Ce système est dicté par des dogmes économiques dont les limites apparaissent aujourd’hui évidentes. Et pour reprendre le titre de l’excellent livre de André-Jacques Holbecq, la dette est une « affaire rentable »… pour les marchés financiers.

Trop longtemps ceux-ci ont pris pour acquis que les obligations souveraines étaient « sans risque » et aujourd’hui, ils se réveillent et, réalisant que ce n’est pas le cas, forcent les États à engager des réformes difficiles.

Une situation paradoxale : soit la dette est vraiment « sans risque », auquel cas le paiement d’une prime de risque est illégitime. Ou la dette souveraine serait « risquée », alors il est logique que des investisseurs essuient éventuellement des pertes.

Il y a toujours eu deux façons de se désendetter : la première consiste à ne pas payer ceux qui ont pris le risque de prêter leur argent ; la seconde, c’est l’austérité budgétaire, c’est à dire le sacrifice du peuple face aux marchés.

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Graphiques : André-Jacques Holbecq.

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Est-ce que la main invisible étrangle les travailleurs ? http://owni.fr/2011/04/27/est-ce-que-la-main-invisible-etrangle-les-travailleurs/ http://owni.fr/2011/04/27/est-ce-que-la-main-invisible-etrangle-les-travailleurs/#comments Wed, 27 Apr 2011 08:40:23 +0000 Stefanie Chernow http://owni.fr/?p=59221

Billet initialement publié sur OWNI.eu. Tous les liens sont en anglais.

« Prie pour les morts, combats de toutes tes forces pour les vivants. » Mother Jones

146 travailleurs sont morts dans l’incendie de l’usine de la Triangle Shirtwaist. Le directeur a fermé les portes, laissant aux victimes de l’usine le choix entre mourir brûlé ou sauter par les fenêtres. Pour rajouter une couche au drame, l’année précédente, les syndicats avaient essayé d’obtenir des conditions de travail plus sûres, mais les grèves n’avaient pas été soutenues et finalement, ces efforts ont échoué. La catastrophe la plus mortelle de l’histoire de l’industrie aurait pu être évitée si les syndicats avaient été entendu comme ils le méritaient.

Cela se passait le 25 mars 1911. De nos jours, les travailleurs se battent contre la droite, qui est déterminée à endiguer le déficit budgétaire en coupant les avantages de la classe sociale qui a le plus souffert de la crise économique. Pour atteindre ce but, les Républicains s’en prennent à la voix des travailleurs : les syndicats. Plus d’un siècle après, nous nous battons toujours pour les mêmes droits fondamentaux.

Il y a une guerre contre les travailleurs. En 2009, les 5% d’Américains les plus riches possédaient 65% de la richesse du pays pendant qu’à l’autre bout de l’échelle, 80% de la population possédait seulement 12,5% du gâteau. Supprimer les avantages de la classe moyenne n’est pas une solution viable pour résorber le déficit, mais c’est exactement ce que les Républicains essayent de faire.

Le mois dernier, le gouverneur républicain Scott Walker a essayé de supprimer le droit de négocier collectivement des fonctionnaires de l’Etat du Wisconsin, suscitant une indignation que les États-Unis n’avaient pas connue depuis des décennies. Les gens ont envahi la capitale fédérale à l’occasion d’une manifestation pacifique, dans un état d’esprit similaire à celui de la place Tahrir. Alors que les dictateurs du Moyen-Orient tombent un à un sous les appels à la démocratie, les Républicains font ce qu’ils peuvent pour détruire le processus démocratique. Sans un démocrate présent, (tous les démocrates ont fui l’Etat pour éviter que la loi ne soit votée), Scott Walker a fait passer sa loi pour détruire la négociation collective, et affaiblir en fin de compte les syndicats. Alors qu’ils s’étaient fait barrer l’accès au building, les voix de la classe moyenne pouvaient encore se faire entendre dans les murs de la capitale. Cela vous rappelle quelque chose ?

We are one

À la consternation de Walker, l’histoire ne s’est pas finie sur ses actions unilatérales. Depuis le scandale du Wisconsin le 10 mars, les gens sont trouvé l’énergie pour répliquer. Des pétitions demandant la révocation des élus ont commencé à circuler, visant les Républicains du Wisconsin qui ont retiré aux travailleurs le droit de négocier collectivement. Actuellement, assez de signatures ont été collectées pour exiger la révocation du sénateur républicain Dan Kapanke, bien qu’il y ait encore sept républicains visés par la procédure.

Malheureusement, d’autres États emboitent le pas du Wisconsin : L’Ohio vient de signer une loi anti-syndicats draconienne et presque chaque Etat des Etats-Unis a inscrit à son agenda une loi anti-syndicats.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Le 4 avril, l’American Federation of Labor – Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO) a aidé à organiser plus d’un millier de rassemblements. La date est particulièrement lourde de sens, puisque c’est l’anniversaire du discours de Martin Luther King « I Have a Dream ». Martin Luther King III explique pourquoi son père aurait soutenu les travailleurs :

Il y 43 ans, mon père, Martin Luther King Jr., était assassiné à Memphis, dans le Tennessee, alors qu’il soutenait une grève des éboueurs municipaux. Cela représentait, dans son esprit, davantage qu’une quête pour quelques dollars de plus sur la paye. Il considérait que la grève faisait partie des grandes batailles de son époque – la lutte pour la démocratie, la vérité, la justice et la dignité humaine.
C’est pour ces mêmes raisons essentielles que mon père se joindrait aujourd’hui à des millions d’autres Américains pour défendre les fonctionnaires du Wisconsin, de l’Ohio, de l’Indiana et d’autres États où la négociation collective fait  maintenant l’objet d’attaques.

Dans tout le pays, des citoyens ordinaires ont montré leur solidarité et fait savoir aux Républicains qu’ils ne laisseraient pas passer ces initiatives anti-syndicats les bras croisés. Est-ce que les efforts du 4 avril seront suffisants pour prouver que la classe des travailleurs est trop grosse pour échouer ?

« J’espère voir plein de gens à City Park, Denver, Colorado. Pour la manifestation MLK et le rassemblement syndicaliste. »


« Je traverse le pont de Brooklyn en soutien aux syndicats, pour le droit des travailleurs et l’héritage de MLK ! »

« Faisons-le, Alaska ! 16 h 30 : rassemblements à travers l’État. »

« La seule réponse efficace à l’avidité organisée est le syndicalisme organisé. »

« Le Wisconsin est victime d’une stratégie nationale »

OWNI a contacté Penny Schantz, actuelle déléguée internationale de l’American Federation of Labour and Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO), pour évoquer la situation aux États-Unis. Durant trente ans, elle a été présidente de la section locale de Madison, quand la législation qui accordait le droit de négocier collectivement aux chargés d’enseignement a été introduite.

En quoi les manifestations aux États-Unis sont différentes des manifestations en Afrique du Nord ?

Les revendications sont de nature différente. En Égypte et en Tunisie, il s’agit de changements fondamentaux dans la société elle-même. Ce sont des mouvements populaires menés par des gens qui veulent la démocratie et mettre fin à plusieurs décennies de dictature. Ce qui se passe aux États-Unis est une réaction aux initiatives prises par l’aile dure des Républicains, qui s’en prend aux travailleurs du secteur public et à leur droit d’avoir des syndicats.

Le Wisconsin est victime d’une stratégie nationale menée par des hommes politiques qui sont déterminés à récompenser les PDG et les autres donateurs des entreprises qui ont financé les campagnes dans chaque État où ils détiennent le pouvoir politique. La stratégie qu’ils ont adoptée est très bien coordonnée et financée, et elle est soutenue par une énorme machine de propagande. Ils mènent ces initiatives sous couvert de réductions budgétaires.

From Memphis to Madison Rally

Pouvez-vous détailler le fonctionnement de cette propagande de la droite ?

Les Républicains utilisent les réductions budgétaires comme une excuse. Ils essayent de retirer des services pour les familles de travailleurs, et dans le même temps, ils accordent des réductions majeures de taxe aux entreprises et aux riches. Il est donc difficile de croire que c’est vraiment lié à des réductions de budget. Si vous regardez les élections de 2010, et comme nous le savons tous, de larges victoires ont été remportées par beaucoup de candidats du Tea Party -, les contributeurs les plus importants du parti démocrate ont été les syndicats du secteur public. Il ne s’agissait pas que d’argent mais aussi de votes et de bénévoles.

Existe-t-il une relation entre la force et le pouvoir des marchés financiers et la faiblesse de la capacité des syndicats à négocier ?

L’effort concerté des entreprises américaines pour affaiblir les syndicats est un problème majeur. Les syndicats ont été à leur apogée entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début des années 70. À cette époque, nous avons observé une tentative organisée et très bien financée – malheureusement assez efficace – de retirer le pouvoir aux syndicats et de rendre plus difficile pour les travailleurs d’en former un. En termes de mondialisation et de croissance des marchés financiers, l’attaque contre le mouvement syndicaliste aux États-Unis a précédé les tentatives importantes de globalisation, qui sont elles beaucoup plus récentes.

Les actions unilatérales de Walker ont suscité beaucoup de frustration, mais pas tant que cela en termes de résolution des problèmes. Que suggérez-vous pour que la classe moyenne progresse ?

La classe moyenne peut progresser en s’organisant et en essayant de changer les fondements de la politique. Si les gens travaillent pour quelqu’un d’autre sans être syndiqués, ils devraient alors le faire. Ils devraient obliger les politiques à rendre des comptes. Nous devrions penser les améliorations de la société en se basant sur la création d’emplois décents. Malheureusement la reprise économique que nous avons aux États-Unis, dans la mesure où nous en avons eu une, est une reprise sans emplois. Cela ne sert pas du tout les intérêts de la classe moyenne, de la classe des travailleurs, ou des pauvres.

Quels types de loi aimeriez-vous voir passer aux États-Unis pour améliorer la législation ?

Une avancée majeure serait de faire passer l’Employee Free Choice Act. C’est une loi sur le travail qui autoriserait à avoir un syndicat si la majorité des travailleurs d’un site le désire. C’est aussi simple que cela. Donc si une majorité des employés dit “oui, nous voulons signer des cartes d’autorisation et avoir un syndicat”, pourquoi ne pourraient-ils pas avoir des représentants ? Actuellement aux États-Unis, ce n’est pas facile à cause des intimidations des employeurs envers les travailleurs : les délais sont longs pour organiser des élections honnêtes et il existe toute une série d’autres tactiques anti-syndicats.

Traduction Sabine Blanc et Ophelia Noor.

Crédit photo Flickr CC Dave Hoefler et wisaflcio

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Crise de la dette: l’Europe en panne de solutions http://owni.fr/2011/01/21/crise-de-la-dette-leurope-en-panne-de-solutions/ http://owni.fr/2011/01/21/crise-de-la-dette-leurope-en-panne-de-solutions/#comments Fri, 21 Jan 2011 14:33:14 +0000 Xavier Malakine http://owni.fr/?p=42877

Depuis la crise grecque, toute l’énergie des dirigeants européens a été consacrée à neutraliser la spéculation des marchés afin de contenir l’effet d’emballement du processus d’insolvabilité. Le fonds de solidarité européen a été conçu pour permettre de prêter à un taux raisonnable les liquidités nécessaires aux États en difficulté. Il est donc censé donner un peu de temps aux États pour remettre leur finance en ordre afin de pouvoir retourner au plus vite se financer sur les marchés. Le problème est que ces États ne connaissent pas une difficulté passagère consécutive à la crise, comme on voudrait nous le faire croire. Comme on l’a déjà vu, ces États glissent lentement mais sûrement sur la pente de la banqueroute.

On ne fait que d’essayer de gagner un peu de temps pour repousser le problème à plus tard en espérant que le cataclysme prévisible ne se produise pas. Mais que se passera t-il après 2013 lorsque les dettes des États seront considérées comme officiellement à risque ? Les États en difficultés pourront-ils même encore se financer sur les marchés ? Nul ne le sait.

Les dirigeants européens ont-ils conscience de la gravité de la situation ? On pourrait être tenté de répondre par la négative lorsqu’on écoute les propos lénifiants de nos ministres qui s’évertuent à présenter cette crise comme une guerre du politique contre la spéculation financière. Pourtant les déclarations des dirigeants allemands qui refusent de toutes leurs forces une « Europe de transferts financiers » laissent à penser du contraire. Eux semblent avoir compris la vraie nature de la crise, même s’ils refusent toutes les solutions proposées par leurs partenaires.

La vérité est que personne n’a à ce jour de solution et qu’en réalité, il n’y a pas de bonnes solutions.

De l’austérité naîtra de nouvelles crises financières

La première solution qui a été mise en œuvre en accompagnement des plans dit de « sauvetage » a été d’imposer aux populations concernées un drastique plan d’austérité. Solution somme toute logique. Ces pays ont vécu trop longtemps au dessus de leurs moyens. Ils doivent donc ramener leur niveau de vie au niveau de richesse que leur économie produit de manière endogène.

Les plans de rigueur ne visent pas seulement en effet à réduire le déficit public. Les hausses d’impôts, les réductions des dépenses publiques et les baisses de salaires ont pour objet plus profond de réduire la consommation, donc les importations et ainsi de contribuer à ramener la balance courante vers l’équilibre afin de casser le moteur du surendettement.

Cette politique n’est naturellement pas sans dommages, non seulement pour les peuples, leur niveau de vie et de protection sociale, mais aussi pour l’économie elle-même. L’austérité, par la contraction économique qu’elle implique, fait monter le taux de chômage et accélère les faillites d’entreprises. Ainsi, des acteurs économiques « normalement » endettés peuvent devenir du jour au lendemain, insolvables. Appliquée à des pays ayant un taux d’endettement privé excessif, cette purge présente le risque de transformer de bonnes dettes en créances irrécouvrables et donc en pertes pour le système bancaire. L’Espagne et le Royaume-Uni, qui se trouvent tout deux dans cette situation, risquent donc fort d’entraîner une nouvelle crise financière qui se propagera dans toute l’Europe.

En outre, une généralisation des politiques de rigueur dans un contexte où demande est déjà atone aura pour effet d’instaurer un climat récessif sur tout le continent, ce qui ne pourra que favoriser la contagion de la crise à d’autres pays. Lorsque la rigueur concerne de petits pays, la contraction de la demande n’a guère d’effet. Mais si tout le monde se met à se serrer la ceinture sur le continent en même temps sans qu’une grosse économie ne compense en se mettant à consommer, l’Europe s’engagera dans une spirale dépressive et déflationniste sans fin.

En tout état de cause, si le « théorème d’Artus » est juste, ces cures d’austérité, aussi douloureuses et risquées soit-elles, apparaissent cependant inévitables pour les pays concernés pour corriger rapidement le déséquilibre de leur balance courante.

L’ineptie des « Eurobonds »

Pour juguler la crise des dettes souveraines, certains proposent des « Eurobonds » c’est-à-dire une émission de dette publique effectuée en commun et solidairement par l’ensemble des pays de la zone euro pour financer une partie de leur dette. On pourrait imaginer par exemple que les Etats membres puissent financer leur dette par des Eurobonds jusqu’au plafond autorisé par les critères de Maastricht (60% du PIB)

Ce mécanisme s’inscrit dans cette lecture européiste un peu mécanique de la crise. Beaucoup d’européistes refusent de reconnaître les tares de la construction de l’Euro et de l’union européenne pour se réfugier dans cette posture toujours très pratique et très appréciée des psychorigides, qui veut que lorsqu’une politique a échoué c’est toujours parce qu’elle n’a pas été assez loin. Appliquée à la crise financière européenne, ce discours conduit à affirmer que l’euro est une bonne monnaie mais qui souffre d’un défaut de coordination des politiques économiques. On ne sortirait donc de la crise que par le haut, par plus d’Europe, plus d’intégration, plus de solidarité.

Techniquement, cette proposition ne résiste pas à l’analyse. Elle n’apparaît que comme une posture destinée à exprimer un résidu de foi dans le projet européen sans apporter la moindre solution aux problèmes. Il est heureux que l’Allemagne, devenue le fer de lance du souverainisme en Europe, s’y soit fermement opposée.

Le niveau de la dette et des besoins de financements des différents Etats n’est pas identique pour tous. Les pays les plus endettés et donc les plus fragiles devront continuer à se financer seuls sur les marchés pour la partie la plus risquée de leur dette, ce qui reviendrait certainement à leur faire payer des taux d’intérêts usuraires. Au final, cette solution risque d’être perdant-perdant. Les Etats sûrs, comme l’Allemagne ou la France, verraient leur taux d’intérêt augmenter et les Etats fragiles payer des taux d’intérêts excessifs sur la partie de leur dette excessive au regard des critères européens.

Si l’on voulait financer l’intégralité de la dette par les obligations communautaires, cela impliquerait nécessairement une discipline budgétaire de fer, et concrètement la mise sous tutelle des pays en difficultés et une totale perte de souveraineté budgétaire pour tous. Un gigantesque pas en avant dans la direction du fédéralisme le plus technocratique !

Cette solution n’aurait de sens que si on avait à faire à une crise spéculative transitoire et sans fondements économiques réels. Mais si l’un des Etats devait être amené à faire défaut, ses voisins seraient amenés à se substituer à lui pour honorer sa dette.

La question peut éventuellement se poser en cas de crise bancaire et la nécessité de renflouer les banques d’un pays confronté à un important taux de défaut sur la dette privée afin d’éviter la contagion à l’ensemble du système. Mais dans ce cas, on peut imaginer d’autres solutions comme une intervention de la BCE pour racheter des titres de dette pourries, à l’image de ce qui s’est fait aux Etats-Unis en 2008.

En revanche, la solution ne fonctionne pas dans le cas d’un Etat en situation d’insolvabilité structurelle et permanente. Si un pays s’avère incapable de stabiliser son taux d’endettement public, la stabilisation du taux d’intérêt auquel il emprunte ne suffira pas à le sauver. Il sera tôt ou tard étranglé par le montant des intérêts à verser. Dans un tel cas de figure c’est un transfert financier permanent entre les pays excédentaires et les pays déficitaires qu’il faut mettre en place.

La solidarité européenne, c’est NEIN !

Cette solution procède d’une grille de lecture fédéraliste, souvent développées par Patrick Artus dans ses notes. Dans une union économique et monétaire, il est normal que certains pays, les plus compétitifs, se spécialisent dans la production et concentrent sur leur sol l’essentiel de la base productive de la zone, pendant que d’autres se désindustrialiseraient et se spécialiserait sur les services domestiques (tourisme, immobilier …) Ces derniers n’étant pas exportables, les pays désindustrialisés connaissent donc logiquement un déficit structurel massif de leur balance courante, ce qui les conduira à la banqueroute sans transfert financiers permanent.

Il s’agirait de reproduire à l’échelle du continent les mécanismes de circulation de la richesse qui existent au sein d’une nation. Si les transferts privés ne suffisent pas (migration des retraités, tourisme) il faudra organiser le transfert des régions productives vers les régions de consommation par la fiscalité et le budget. Cette solution se traduirait par la montée en puissance du budget européen avec soit un renforcement des compétences de transferts (politique régionale, fonds structurels) soit le développement de nouvelles compétences et pourquoi pas de « service publics européens ». Ce budget pourrait même être financé par une fiscalité propre européenne qui ferait mécaniquement davantage contribuer les territoires riches que territoires pauvres.

Cette belle et grande idée, universaliste et partageuse, va probablement nous être rabâchée pendant toute la campagne présidentielle tant elle correspond bien à l’esprit français, surtout s’il est de gauche, européen et opposé aux « égoïsmes nationaux ». Certains nous présenteront ce fédéralisme budgétaire comme une révolution ou une formidable avancée de la construction européenne. Il ne s’agira en réalité que d’un avatar du très vieux « L’Allemagne paiera » qui n’a naturellement aucune chance de voir le jour.

Les Allemands, qui ont très bien perçu le risque, ont d’ores et déjà clairement indiqué qu’ils préféreraient quitter l’Euro que de payer pour les mauvais élèves de la zone. On ne peut guère leur donner tort. Non seulement la Grèce n’est pas pour l’Allemagne, ce que la Haute Marne est à Rhône-Alpes, mais ce projet entre en contradiction frontale avec l’esprit et la lettre de la construction européenne depuis toujours, laquelle n’a jamais été fondé que sur le principe de concurrence, de compétition des systèmes sociaux, dans une logique de chacun pour soi dans la mondialisation.

Quand bien même on voudrait percevoir pour des raisons idéologiques l’Europe comme une nation unifiée où pourrait s’exprimer la solidarité entre riches et pauvres, et la France comme une simple région de ce grand ensemble, il conviendrait de s’inquiéter du sort de notre pays et des emplois qu’il pourra encore produire dans ce schéma où la spécialisation serait totale.

La vocation de la France ne risque t-elle pas en effet à se limiter à une vaste zone touristique et de villégiatures pour riches retraités, où les seuls emplois qualifiés se trouveront dans quelques rares métropoles capables d’accueillir les fonctions de commandement de quelques grands groupes à taille mondiale.

Fort heureusement, les Allemands ne veulent pas d’une telle Europe. On ne peut que les en remercier !

La réindustrialisation par la compétitivité

Fondamentalement la crise actuelle prend sa source dans la désindustrialisation du continent. Les pays aujourd’hui menacés ont trop laissé se dévitaliser leur base productive. Ne pouvant plus exporter l’équivalent de ce qu’ils importent, leur échanges avec le reste du monde sont devenus structurellement déficitaires. Il s’agit là probablement de l’erreur économique majeure du modèle de la mondialisation libre-échangiste.

Trop exclusivement préoccupés par le niveau global de l’emploi, les Etats ont ne se sont plus souciés de leur nature. Plus la part d’emploi industriel devenait faible et plus les emplois de services non exposés à la concurrence internationale (et donc produisant des biens ou service non exportables) devenaient prépondérants, plus l’industrie a été négligée et traitée comme une activité marginale en terme de création d’emploi, appartenant au passé et condamnée à disparaître au profit d’une nouvelle économie de services. La crise actuelle rappelle la nécessité pour toute économie de pouvoir équilibrer ses échanges extérieurs. Malheureusement, peut-être un peu tard.

La dégradation des échanges extérieurs des pays en difficulté est une conséquence du phénomène d’euro-divergence qui a vu certains développer des excédents et d’autres du déficit. Ce phénomène peut être vu comme Patrick Artus comme inhérent à l’union économique et monétaire. On peut également y voir comme Jacques Sapir la conséquence d’une politique non coopérative excessivement agressive de l’Allemagne qui a gagné des parts de marché au détriment de ses voisins. Bien évidemment, ce n’est pas l’interprétation officielle qui est retenue dans les cercles autorisés. Encore une fois, c’est la position allemande qui sert d’étalon.

On ne saurait en effet reprocher dans l’union européenne et la mondialisation à un pays d’avoir comprimé les salaires et le pouvoir d’achat, réduits les droits sociaux et massivement délocalisés et d’être devenu “trop compétitif”. Le problème vient nécessairement des perdants qui se sont trop laissé aller. Il leur appartient donc de suivre le même chemin que l’Allemagne avec 10 ans de retard avec une bonne et saine politique de rigueur salariale et budgétaire et avec une politique industrielle un peu plus offensive (effort de recherche et d’innovation, recherche de marchés à l’export, réduction de la fiscalité sur les entreprises, intensification de la qualification de la main d’oeuvre …)

Si le premier terme du programme s’assimile aux politiques d’austérité déjà examinées plus haut, le second ne saurait être balayé d’un revers de main. La compétitivité industrielle ne se résume pas qu’au paramètre « coût ». Les pays déficitaires – et notamment la France – seraient bien inspirés de s’attacher un peu plus à la montée de gamme de leur appareil industriel

Le problème c’est que de maintenir sa compétitivité et reconstituer une base productive qui a disparu, n’est pas du tout la même chose ! Lorsque l’Allemagne a engagé sa course à la compétitivité, elle disposait d’une base forte et d’un appareil industriel performant. Tel n’est plus le cas des pays qui ont préféré miser sur les emplois semi-aidés de service à la personne, dans le tourisme, l’hôtellerie, la restauration ou la construction immobilière. Recréer des PME exportatrices performantes, un appareil de formation professionnelle orienté sur les métiers productifs et une culture de la conquête des marchés extérieurs ne sera pas des plus faciles.

Compte tenu de l’avance prise par l’Allemagne, l’exercice apparaît perdu d’avance dans le cadre de l’actuel carcan européen, avec finances publiques en ruine, une surveillance tatillonne de la commission sur les aides aux entreprises, avec une monnaie surévaluée et dans un contexte de libre échange intégral où toutes les activités productives sont devenues des nomades déracinés dont les décisions de localisation ne sont dictées que par la loi du profit maximum.

La solution des deux Euros

Pour finir ce panorama des solutions officielles, je ne résiste pas à dire un mot d’une proposition initialement défendue par l’économiste Christian Saint-Etienne et récemment reprise avec force par l’ancien patron des patrons allemands Han-Olaf Henkel. Elle consiste à scinder la zone euro en deux pour regrouper au sein d’une même monnaie les pays excédentaire et dans une autre les pays déficitaires.

Du point de vue allemand, il ne s’agit que de repousser hors de leur zone les pays à problèmes pour être certain de ne pas être amené à les renflouer. Du point de vue Français, il ne s’agit ni plus ni moins que de l’idée vague d’union latine déjà évoquée ici à la faveur d’échanges avec Jacques Sapir.

Je n’examinerais pas ici en détail cette hypothèse dans la mesure où elle n’apporte en elle-même aucune solution économique aux problèmes posés. En revanche, elle comporte une dimension politique évidente en cas d’explosion, non pas seulement de la zone euro mais de l’union européenne elle-même. Elle préfigure une nouvelle Europe multipolaire dont les centres seraient Moscou, Berlin, Paris et Londres avec quelques zones de transitions plus ou moins satellisées. Et surtout elle acterait un divorce définitif du couple franco-allemand en forme de partage du continent qui ravira certainement tous les nostalgiques de l’Empire des deux cotés du Rhin.

Ayant été l’un des premiers à prôner une rupture avec l’Allemagne et à imaginer l’union latine dans la foulée en forme de porte de sortie (mai 2008) je ne peux qu’accueillir cette proposition avec sympathie et intérêt. Même si la question n’est pas d’actualité, nous devons tout de même la conserver discrètement dans un coin de notre tête comme une perspective possible pour reconstruire un nouveau système économique après l’inévitable déflagration européenne. L’enjeu prioritaire reste cependant de l’éviter.

A mesure que la crise progresse, on entend de plus en plus défendre des solutions hétérodoxes qui auraient été impensables il y a encore un an.

Le défaut sur les dettes publiques, une fausse bonne idée.

Les Allemands, qui ont bien compris le caractère structurel de la crise des dettes souveraines ont proposé d’accompagner les prochains plans dit « de sauvetage » par un mécanisme de défaut afin de faire partager la note avec les investisseurs trop imprudents.

Cette proposition a priori séduisante comporte toutefois bien des inconvénients. En premier lieu, elle tend à rendre les marchés extrêmement nerveux ce qui les poussent à majorer les primes de risques qu’ils exigent. Cette prise de position a d’ailleurs grandement contribué à favoriser la contagion de la crise à l’ensemble des pays en difficultés. A quel niveau monteront les taux d’intérêts sur les dettes publiques des pays à la solvabilité douteuse, lorsque les dettes publiques seront officiellement risquées ? Les pays concernés pourront-ils même encore arriver à se financer sur les marchés ? On entre là en terre inconnue.

En outre, nul ne sait exactement quel est l’ampleur des dettes irrécouvrables toute nature confondues en Europe. Si le volume des pertes à faire subir au système bancaire est limité, celui-ci pourra le supporter sans faillir. Mais rien n’est moins sûr. Frédéric Lordon dans son dernier texte, prédit une faillite généralisée des banques en cas de généralisation du défaut des Etats !

Plus profondément, la proposition souffre du même vice que celle des Eurobonds. Elle ne fonctionne qu’en cas de difficulté ponctuelle mais est inopérante en cas d’insolvabilité structurelle. Admettons qu’un pays surendetté fasse défaut et bénéficie de prêts garantis par ses voisins européens. Il devra quand même pouvoir remettre son économie sur pied pendant la durée où ses besoins de financement seront assurés par les mécanismes de solidarité, afin de pouvoir revenir ensuite sur les marchés financiers avec de solides garanties !

Il y a enfin quelque chose de profondément paradoxal d’attendre des Etats qu’ils épongent les pertes des banques en les recapitalisant, puis d’accepter que ceux-ci une fois trop endettés leur fasse subir des pertes qui pourraient de nouveau leur être fatales.

Si in fine, la solution est de recourir massivement à la création monétaire pour recapitaliser les banques après leur faillite comme le propose Lordon dans son scénario, pourquoi ne pas utiliser cette arme avant, afin d’éviter le cataclysme financier ?

La monétisation des dettes, oui mais comment ?

La solution de la monétisation massive des dettes publiques est aussi une idée qui fait son chemin depuis quelques temps, bien que davantage sur la toile que dans les milieux autorisés. Le fait que les Etats-Unis aient décidé de recourir massivement à la planche à billets pour faciliter le financement leur économie (lourdement et structurellement déficitaire) a quelque peu contribué à légitimer cette solution hétérodoxe. Elle se recommande en effet d’arguments valables.

Les créances irrécouvrables auxquelles il s’agit de faire face s’analysent comme de la monnaie-dette qui a été émise en excès sur la base d’une promesse de création de richesse qui n’a finalement jamais eu lieu. En cas d’insolvabilité de l’emprunteur, cette (fausse) monnaie, au lieu d’être détruite normalement par le remboursement des prêts à partir de revenus réels, va l’être soit par destruction de capital (les titres de dettes détenues par la banque ou l’épargnant perdant brutalement toute valeur) soit par des sacrifices de l’emprunteur obligé de suer sang et eaux pour rembourser ou de vendre des bijoux de famille. Dans les deux cas, le défaut sur la dette se traduit par une destruction de richesse. A grande échelle, le défaut sur les créances irrécouvrables peut s’avérer cataclysmique.

La création monétaire, en organisant la substitution de monnaie-dette émise en excès par de la vraie monnaie définitive, peut alors permettre d’atténuer cette destruction de richesse.

La création monétaire peut prendre deux formes assez différentes. Elle peut se faire a priori, par un prêt de la banque centrale que l’Etat va injecter dans l’économie via ses dépenses budgétaires, ou bien a posteriori par le rachat par la banque centrale de titres de dettes ne valant plus rien sur les marchés.

Cette technique est diabolisée car supposée susciter de l’inflation, voire de l’hyperinflation, ce qui continue d’effrayer les Allemands près d’un siècle après la République de Weimar. Cette technique peut également avoir pour effet de déprécier la valeur de la monnaie, ce qui ne convient pas davantage aux tenants d’une monnaie forte que sont nos amis d’outre-Rhin.

La crainte de l’inflation ne paraît guère fondée dans le contexte actuel. En effet, si le montant de la création monétaire se limite à celui des créances irrécouvrables, il ne s’agira que de maintenir la masse monétaire en circulation, en évitant la brusque destruction de capital qu’entraîneraient les défauts. En outre, l’inflation est bien davantage causée par un excès de demande sur l’offre que par un accroissement de la masse monétaire. La création monétaire ne participe à l’inflation que dans la mesure où elle contribue à stimuler artificiellement la demande. Or dans une mondialisation où les capacités de production apparaissent illimitées (exceptions faite des ressources naturelles bien sûr), le déséquilibre entre la demande et l’offre ne se traduit plus par de l’inflation mais par du déficit extérieur, ce qui dégradera la solvabilité globale du pays ! Là se trouve le véritable danger d’une création monétaire excessive.

La création monétaire apparaît donc absolument nécessaire pour favoriser une sortie en douceur de la crise financière larvée que connaît l’Europe, mais l’outil doit être manié avec la plus grande des précautions sous peine d’aggraver le mal qu’il s’agit de combattre.

Dans le cas présent, les deux formes de création monétaire doivent être bien distinguées. La création « a posteriori » constituée par le rachat par la banque centrale de titres de dettes plus ou moins pourries semble la meilleure solution. Elle permet de recapitaliser les banques strictement à hauteur des pertes potentielles au fur et à mesure que celles-ci se manifestent, de manière à limiter la brutalité de la destruction de capital. Cette technique ne contribue ni à l’accroissement de la masse monétaire en circulation, ni à stimuler artificiellement la demande. La recapitalisation des banques à la hauteur de leurs pertes ne heurte guère l’objection de l’aléa moral dans la mesure où les bulles d’endettement peuvent être aisément imputées à la responsabilité de l’Europe qui a trop longtemps fermé les yeux sur l’importance de l’endettement privé et le déséquilibre des balances courantes, pour ne s’attacher que trop exclusivement  au niveau de l’endettement public.

Cette technique a été massivement pratiquée par la Fed au moment de la crise des subprimes par le rachat de créances immobilières douteuses. Elle est également utilisée par la BCE depuis le déclenchement de la dette souveraine. Elle fait incontestablement partie de la palette des solutions à privilégier. Il est à noter que la solution préconisée par Lordon (défaut sur les dettes publiques, faillite des banques, renationalisation et recapitalisation par création monétaire) procède de la même logique.

Beaucoup plus délicate est en revanche la solution de la création monétaire via des prêts à taux nuls que consentirait la BCE aux Etats membres. Elle aurait naturellement l’avantage de protéger les Etats contre une flambée des taux d’intérêt auxquels leur prêtent les marchés, bien plus efficacement que le mécanisme de prêts mutualisés ou les Eurobonds. Les Etats, directement financés par la BCE seraient en effet définitivement à l’abri de toute insolvabilité et de toute spéculation sur leurs taux d’intérêts.

Outre la difficulté à organiser une telle politique dans le cadre européen compte tenu de l’hétérogénéité des situations et le très probable véto allemand, elle se heurterait aussitôt au « théorème d’Artus » qui veut que “si un pays connaît un déficit structurel de ses échanges extérieurs, il est condamné tôt ou tard à l’insolvabilité d’un de ses agents économiques, soit les ménages, soit les entreprises, soit l’Etat et donc à des crises financières à répétition”.

Cette solution ne pourra en aucun cas exonérer les Etats déficitaires de la nécessité de rééquilibrer leurs échanges extérieurs afin de restaurer leur solvabilité globale, ce qui implique une contraction forte de leur demande intérieure. La création monétaire pourrait quelque peu desserrer les contraintes, atténuer la rigueur du désendettement et donc prévenir les risques de défauts sur les dettes privées, mais elle ne peut en aucun cas être une solution pérenne. Il y a en effet une contradiction entre les termes du problème. La création monétaire prévient des situations d’insolvabilité en fournissant de nouvelles ressources monétaires, mais mal utilisée, elle peut aussi stimuler la demande et ainsi contribuer à dégrader encore la balance courante qui est le principal facteur de l’insolvabilité. L’essentiel est donc moins le principe de la création monétaire que de savoir où cette nouvelle monnaie sera injecté et pour quel usage.

On ne peut donc pas exclure un soutien aux pays déficitaires par création monétaire qui ne se traduirait pas par une dégradation de la balance courante. L’exercice nécessiterait une précision chirurgicale, mais reste théoriquement possible. Il conviendrait alors que la monnaie injectée ne soutienne pas la demande pour des biens et des services importés, mais soit stimule l’offre locale, soit contribue à attirer des capitaux productifs. Cette création monétaire pourrait alors prendre la forme de fonds structurels pour la réindustrialisation des pays déficitaires.

Cette hypothèse se heurte cependant à la difficulté de restaurer une base productive lorsque celle-ci a été laminée par une décennie de mauvaise spécialisation sur l’économie de consommation et les emplois domestiques.

L’explosion de l’euro ou la thérapie de choc

Puisque la monnaie unique, par les déséquilibres croissant qu’elle a suscités au sein de la zone euro, a été un des puissants facteurs de la crise actuelle, sa suppression constituerait-elle alors la solution à privilégier ? Certains militent activement pour cette option, particulièrement Laurent Pinsolle et son parti Debout La République, qui a fait de la sortie de l’Euro son cheval de bataille.

La proposition paraît pourtant quelque peu simpliste. Ce n’est pas en supprimant les causes d’un problème qu’on répare les dégâts qu’il a causé. Penser cela c’est un peu comme croire que le cancer du poumon d’un gros fumeur va se soigner par l’arrêt de la cigarette. Le fumeur peut arrêter, il aura non seulement toujours son cancer, mais il devra en plus faire face à une insupportable sensation de manque !

Rappelons les effets attendus de cette théorie : En sortant de l’Euro, les pays déficitaires pourront de nouveau dévaluer, ce qui rétablira leur compétitivité et permettra d’alléger leur dette. Ils pourront en effet convertir souverainement la dette contractée en euro, en monnaie nationale dévaluée, retrouver la possibilité de monétiser leur dette publique en empruntant directement auprès de leur banque centrale.

Cette thèse est clairement affectée par le biais individualiste. La solution fonctionne pour un Etat isolé, mais absolument pas si elle est généralisée par tous !

1. La dévaluation de la dette contractée en euro s’assimile à un défaut partiel sur les dettes, ce qui ne manquera pas de dégénérer en crise bancaire et financière, qui se soldera par une destruction d’épargne et in fine par la nécessité de recapitaliser les banques. Or, il est évident que ce genre d’opération sera bien plus facile dans un cadre européen avec une quasi monnaie de réserve internationale, que dans un cadre national avec une monnaie nationale franchement ressuscitée.

2. La dévaluation généralisée des monnaies des pays déficitaires s’analysera comme une mesure d’appauvrissement brutal des économies concernées. Même s’il ne s’agira que de prendre acte d’une dégradation réelle de la compétitivité des pays concernés, l’ajustement s’effectuera de manière violente. Les importations seront immédiatement renchéries, y compris celles qui sont incontournables ou non substituables, ce qui se traduira par une perte de pouvoir d’achat et une contraction de la demande intérieure. Dans la mesure où ces économies sont davantage des économies de consommation que des économies de production, la contraction de la demande se traduira immédiatement par un accroissement du chômage.

3. La dévaluation généralisée entraînera par extension, une contraction vive de la demande globale en Europe, qui reviendrait à une concurrence exacerbée sur les coûts. Les dévaluations fermeraient les débouchés pour les exportations des voisins et accentueraient la concurrence pour leurs productions, ce qui ne manquera pas de causer quelques traumatismes dans l’appareil productif des pays voisins. Imaginons par exemple le sort des producteurs de fruits et légumes français concurrencés par des productions espagnoles rendues hypercompétitives par une pesetas dévaluée …

4. La monétisation des dettes publiques ne fera que déplacer le problème des taux d’intérêt sur la dette privée. Un pays dont la balance courante est déficitaire est contraint d’emprunter sur les marchés de capitaux les devises nécessaires au financement de ses acquisitions à l’extérieur. Plus les besoins seront importants et moins sûr sera la solvabilité de l’emprunteur, plus ces taux seront élevés. Un retour des pays déficitaires à leurs monnaies nationales se traduira immédiatement par une envolée des taux d’intérêts bancaires, avec des effets destructeur sur l’appareil productif qui s’agissait pourtant de stimuler.

5. Ce scénario n’aura des effets positifs que dans la mesure où la dévaluation permettrait un redéveloppement de la base productive. Or, non seulement il est délicat pour un pays de reconstituer une industrie qui a disparue ou qui n’a jamais existé, mais dans un contexte de contradiction globale de la demande européenne, il est évident que la production européenne ne pourra pas croître globalement. Tous les pays ne pourront pas s’avérer gagnants au petit jeu de la réindustrialisation par la course à la compétitivité-coût.

6. L’explosion de l’Euro produira un ajustement brutal des coûts de production au regard de la réalité de la force des différentes économies. Les produits allemands seront plus chers, les italiens moins chers, les espagnols encore moins …  Cela entrainera une grande redistribution des cartes dans la localisation de l’appareil productif, ce qui se traduira par un nouveau train de délocalisation. Bien malin celui qui peut dire à l’avance qui seront les gagnants et les perdants d’une telle opération ! L’entreprise allemande qui sera pénalisée par un Mark réévalué, va-t-elle continuer à pouvoir exporter plus cher grâce à la qualité du made in germany ? Va-t-elle se déplacer de l’autre coté de la frontière en Alsace ou en Moselle ? Ou va-t-elle se délocaliser dans un quelconque paradis fiscal, salarial ou social, en Irlande, en Espagne en Europe centrale ou carrément en Asie ?

7. En outre, il n’est pas du tout certain que la France ait vraiment intérêt à dévaluer. Il est en tout état de cause certain que la dévaluation sera bien moindre en France où le déficit de la balance courante n’est que de 1% quand il est de 10% en Espagne, au Portugal ou en Grèce. Il est probable que les effets négatifs sur le pouvoir d’achat, la consommation, l’emploi dans l’économie domestique, la fermeture des marchés des pays qui dévalueront plus et le surcroît de concurrence qu’ils lui feront subir, l’emporteront sur le petit gain en termes de compétitivité coût qu’elle entrainerait sur sa base productive déjà laminée. Compte tenu de son niveau de déficit extérieur, la France aurait surtout intérêt à développer (enfin) des politiques publiques efficaces au service de son appareil industriel et en particulier de ses PME !

L’objectif poursuivi par la sortie de l’Euro est juste. Il faut rapidement que chacun des pays de la zone retrouvent un équilibre de leur balance courante et pour cela, il faut que les monnaies puissent être régulièrement réajustables entre elles. Cependant, l’Eurodivergence a produit un tel niveau de déséquilibres internes qu’un ajustement par révision des taux de change entre les monnaies nationales, défaut partiel sur les dettes et contraction des demandes internes des pays déficitaires produira un choc très violent pour toute l’économie européenne. Cette solution constituerait une « thérapie de choc » à l’image de celle qui a été infligée aux économies des pays de l’Est au sortir de l’union soviétique, avec les mêmes chances de succès et les mêmes conséquences sociales. L’explosion de l’euro c’est le scénario de la déflagration, la politique du pire.

Le retour à l’équilibre « homéostasique » des économies nationales (désendettement et rééquilibrage des balances courantes) est indispensable, mais il gagnerait à s’effectuer de la manière la plus progressive possible, et donc si possible, dans le cadre de l’Euro et d’une Union Economique et Monétaire réformée.

Vers un protectionnisme national rustique ?

On ne parle plus guère de protectionnisme depuis quelques temps. Il se pourrait bien pourtant que la solution la plus efficace soit à chercher dans cette direction. Non pas un protectionnisme européen qui ne résoudrait en rien le phénomène d’eurodivergence, ni même un protectionnisme tarifaire qui emporterait les mêmes effets qu’une dévaluation généralisée, mais un protectionnisme national et radical qui aurait pour objet de localiser autoritairement une partie de la base productive sur les zones de consommation. C’est encore le plus sûr moyen de réindustrialiser rapidement une économie déficitaire.

Toute l’économie n’est pas soumise à la concurrence internationale. L’économie des services domestiques y est par nature préservée. Pourquoi alors l’intégralité de l’économie productive devrait être considérée comme mobile, allant et venant au gré des perspectives de profits offertes par les différents sites ? Ne pourrait-on pas circonscrire le champ de la concurrence internationale aux produits pour lesquels elle est inévitable ou souhaitable et considérer que certains produits ont vocation à être produit localement sur les zones de consommation ?

S’il peut être plus intéressant d’acheter à l’étranger les produits à haute intensité de main d’œuvre que de mobiliser des ressources pour les produire soi même ou les produits qui évoluent sans cesse pour ne pas se couper des dernières innovations, on ne voit guère l’intérêt d’appliquer la plus extrême des concurrences à des produits technologiquement mûrs ou qu’il est écologiquement absurde de faire transiter sur de longues distances. C’est bien cette concurrence totalement inutile qui entraîne une pression à la baisse sur les salaires, favorise toujours le moins disant et conduit les économies les moins préparées à la compétition à la ruine. La concurrence par la qualité, oui ! La concurrence sur les coûts au seul bénéfice de la maximation du taux de profit, non !

Les productions lié à l’équipement du foyer (électroménager, ameublement, matériaux de construction, équipements énergétiques et en particulier photovoltaïque …) pourraient être relocalisées autoritairement sur les zones de consommations, à la fois dans le but de réindustrialiser les économies déficitaires, limiter ainsi leur dépendance au monde extérieur et les doter en nouveaux emplois productifs qualifiés. Ainsi toute nouvelle bulle immobilière ou stimulation budgétaire du secteur de l’immobilier (notamment pour favoriser sa conversion écologique) entraînera mécaniquement le secteur productif sans dégrader la balance courante.

L’Europe pourrait alors conduire un programme de relocalisations industrielles. Ce plan définirait un délai au terme duquel certaines productions répondant à certains critères définis au niveau européen pourront être fermés au commerce international par décision des Etats membres. Cette réindustrialisation à marche forcée serait financée par de nouveaux fonds structurels européens dédiés aux investissements productifs. Ces fonds seraient alimentés soit par contribution des Etats excédentaires, soit par création monétaire bénéficieraient aux pays déficitaires au prorata de leurs déficits.

La réindustrialisation forcée permettrait d’attirer des capitaux productifs et donc de contribuer à rééquilibrer la balance courante des pays déficitaires, puis une fois les usines mises en service réduire durablement les risques de déficit structurel, même en cas de dégradation de la compétitivité.

J’ai voulu au travers de cette longue analyse de tenter de restituer ce que j’ai cru comprendre de la dite « crise de l’Euro » de la manière la plus synthétique et simple possible, sans chercher à « vendre » aucune solution. J’espère que ce travail pourra contribuer à la compréhension du problème et à aider chacun à se faire sa propre opinion sur les solutions à mettre en œuvre.

Cet article est une compilation de 2 articles publiés sur le blog de Malakine (ici et ici)

>> photos flickr CC Dan Simpson ; Wayne Leng ; Markus Ram ; Paul Nicholson ; Alan Cleaver ; Christopher Cozier ; William Murphy

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Crise financière et petit matin blême au Bar des Amis http://owni.fr/2011/01/21/crise-financiere-et-petit-matin-bleme-au-bar-des-amis/ http://owni.fr/2011/01/21/crise-financiere-et-petit-matin-bleme-au-bar-des-amis/#comments Fri, 21 Jan 2011 12:50:47 +0000 antoinechampagne http://owni.fr/?p=43269 Petit matin difficile au Bar des Amis. Café tiède, croissant mou. Il manque 20 centimes pour payer… Et Gérard qui me tient la jambe à propos de la crise financière mondiale : « faut que l’argent circule, ben ouais, faut que l’argent circule, hein ? Pas vrai ? Toi qu’a fait de l’éco, j’ai pas raison, hein ? ». Il tourne en boucle.

Regard vers son demi (le troisième), regard vers l’horloge. Je me lance. Je vais expliquer à Gérard pourquoi on en est là et où l’on va. Pari risqué mais pas inutile. Méfiance. Gérard n’a jamais fait d’économie, mais il a pour lui le « bon sens près de chez vous » qui fait tant défaut à ceux qui le gouvernent et qui l’emmènent vers de gros soucis.

Mon vieux Gérard, l’argent, il a cessé de circuler. C’est un peu pourquoi on en est là. Mais je te rassure, avant ça, il circulait très bien. Trop bien même. Et maintenant, il coule à flots. Et ces flots, ils risquent bien de t’emporter. Je t’explique.

- Ben ouais mais quand même, les chinois, ils bossent plus pour moins cher, du coup…

Du coup rien. Je te résume le processus.

Tout a commencé il y a quelques années. Les ménages se sont lourdement endettés. Surtout les Américains. Et comme les banquiers débordent d’imagination, surtout quand il s’agit de créer une bulle spéculative, c’est à dire, s’en mettre plein les fouilles très vite, ils ont inventé des produits financiers improbables.
Par ailleurs, les banques centrales baissent les taux.

Du coup, comme les banquiers ont beaucoup prêté, que les taux baissent, que leurs produits financiers ne valent rien tellement ils sont improbables, ils commencent à prendre peur. En regardant leurs bilans, les banques se disent que leurs collègues doivent être dans la même situation et décident de ne plus se prêter entre elles. Tu ne prêterais pas 1000 euros à Paulo qui n’a jamais un sou en poche. Et bien, pareil. L’argent ne circule plus. Et ça, c’est emmerdant. Tu as raison sur ce point.

- Qu’est-ce que je disais…

Attends. Comme elles paniquent et que l’argent ne circule plus, les gouvernements commencent à s’inquiéter. Le spectre du ralentissement de l’économie et de la récession pointe le bout de son nez. Pas fous, les banquiers en profitent. Figure-toi qu’ils ont une incantation magique pour les moments difficiles.

Une incantation qui leur permet de gagner, même quand ils perdent. Ils s’invitent dans les bureaux des politiques et ils lancent : « risque systémique » . Ca, tu vois, ça fait plus peur à un homme politique qu’un sort vaudou. Du coup, les Etats ont renfloué les banques. Mais comme la récession était déjà là, ils ont dû s’endetter. Beaucoup.

« Les marchés », ça n’existe pas

- C’est quoi cette histoire de risque systémique ?

Un truc assez marrant et simple à comprendre. Les banques se prêtent entre elles. Si une grosse banque devait faire faillite, les petites à qui elle doit de l’argent risqueraient de faire faillite par un effet domino. Les politiques ont très peur de ce concept. Pourtant, tu notes qu’il arrive que de très grosses banques disparaissent. L’effet domino ne s’est jamais produit. Cela s’explique en partie par les fonds massivement injectés par les Etats pour l’éviter. Mais pas seulement.

- OK

Ensuite, les marchés entrent en scène.

- C’est qui ça « Les marchés » ? C’est flou ça, on sait même pas qui est derrière.

Attends Gérard, pas tout en même temps. J’y reviendrai. Bref, les marchés s’inquiètent à leur tour. Les États sont tellement endettés et la récession si bien installée qu’ils se disent, à juste titre, qu’un défaut est possible. C’est à dire que les États pourraient arrêter de rembourser leur dette. Celle que l’on appelle la dette « souveraine ». Il faut dire que les agences de notation, qui font des « calculs savants » pour déterminer si les États sont solides ou pas, ne sont pas très confiantes non plus. Il leur arrive de dire des bêtises, mais sur ce coup-là, elles ont raison.

Comme les marchés ont peur, ils ne sont plus très chauds pour acheter les titres lors des nouvelles émissions de dette. Ou alors, si on leur sert un taux d’intérêt très élevé. Et encore. Du coup les pays qui ont l’économie la plus bancale se trouvent dans une situation désespérée. Car si tes perspectives de croissance sont mauvaises, cela veut dire moins de rentrées fiscales (les impôts) et du coup, moins d’argent pour rembourser ta dette. C’est le cas de la Grèce puis de l’Irlande.

- Et les prochains, c’est qui ?

Dans un ordre indifférent, on peut citer sans risque de trop se tromper le Portugal, très bientôt, l’Espagne, la Belgique, l’Italie, la France, la Grande-Bretagne, etc. Face à cette situation inédite qui risque d’entraîner l’euro vers sa perte, l’Europe décide de mettre en place un fonds de soutien, le FESF. De l’argent pour les pays en faillite. Ils ne le disent pas comme ça, mais c’est bien de cela qu’il s’agit.

Manque de chance, ce n’est pas suffisant. Les investisseurs ont toujours autant la trouille. Je vais te le démontrer après. En outre, lorsque le Fonds de soutien emprunte pour sauver les pays en faillite, c’est de la dette qui s’ajoute à la dette. Si j’en crois un économiste renommé, la participation de la France représente déjà (avant augmentation des plafonds de ce fonds) quelque 5% du PIB. C’est dire…

Rassurer les marchés : mission impossible

Pour améliorer leur image, les pays européens se lancent de concert dans une surenchère d’annonce de plans d’austérité. On a plus d’argent ? On arrête d’en dépenser. Mais il faut plus que cela. Et là, illumination divine, sur le modèle américain (la Fed fait ça depuis un moment avec la dette américaine) il est décidé que la banque centrale européenne va racheter de la dette des pays en difficulté. Un bon moyen pour « rassurer les marchés », se disent les politiques. Ce qui est une idiotie.

- Ah ?

Gérard… Réfléchis. S’il n’y a pas de risque, il n’y a pas de bénéfices en perspective. Au fond, quand tu mets 100 euros sur la table au Casino…

- J’ai pas assez de ronds pour aller au Casino

Bon, alors quand tu paries avec Robert, c’est parce qu’il y a la possibilité d’un bénéfice. Mais il y a aussi un risque. Retourne le truc : si Robert est sûr de perdre et toi sûr de gagner, Robert ne va pas parier. Les marchés, c’est un peu pareil. Ils carburent au risque, au doute, à l’incertitude. Lorsque qu’on ne l’annonce pas, les marchés réclament de la rigueur. Lorsqu’elle est annoncée, les marchés craignent une récession. Jamais contents.

Pour répondre à ta question de tout à l’heure, « c’est quoi les marchés », je te dirai que les marchés c’est personne et tout le monde. Ça n’existe pas. Pour commencer il y a autant de types de marchés que de bulles dans la bouteille de champagne du trader fêtant son bonus. Des marchés d’actions, des marchés d’obligations, de matières premières, de taux, de futures, de CDS, des marchés ouverts, des marchés fermés, des marchés gris, des marchés opaques.

Quand les journalistes ou les politiques disent « les marchés », ils englobent allègrement, les places financières (les bourses,) les institutions financières, les traders, les algorithmes informatiques qui les remplacent, les analystes financiers, les agences de notation… Toutes sortes de choses bien différentes.

Actuellement, les politiques tentent de « rassurer les marchés » en annonçant plus de libéralisme, plus de dérégulation, plus d’austérité, plus de privatisations. Un vrai bonheur. On vend les bijoux de famille. Sans pour autant avoir plus de recettes, puisque la récession est là. Bilan, dans peu de temps, il n’y aura plus rien à vendre et toujours autant besoin d’argent.

Et puis Gérard, tu sais comment ça finit ces trucs–là. Les Américains qui ont une retraite par capitalisation les ont vu fondre avec la crise, les trains privatisés en Grande Bretagne ont de gros soucis. La SNCF qui est dans un processus de sous-traitance maximum est sur une pente savonneuse. Quand tu as un souci avec ton téléphone, l’opérateur national et les fournisseurs d’accès se renvoient la balle en boucle infinie, la dérégulation du secteur du gaz et de l’électricité est une pure réussite, les clients de Poweo en savent quelque chose…

Sauvetage de la Grèce et de l’Irlande : FAIL…

- tu vois tout en noir toi, c’est dingue ça…

Du tout. Je constate des faits. Je peux par exemple te démontrer que le plan de soutien à la Grèce a été un coup d’épée dans l’eau…

- Patron, un autre demi ! Ah ouais ? Pourtant, ils avaient dit que ça permettrait de sauver l’euro…

Pour t’expliquer que ça n’a servi à rien, il faut que je te parle des CDS. C’est un instrument financier qui permet aux investisseurs de se couvrir. Exemple, j’achète de la dette grecque. J’ai peur que ce pays ne puisse plus rembourser, qu’il fasse défaut. J’achète alors des CDS, une sorte d’assurance contre ce risque. Ça marche pour les entreprises ou les Etats.

Bien sûr, c’est un marché très spéculatif. Mais c’est un bon indicateur du niveau de confiance des investisseurs. Des « marchés », comme disent les journalistes et les politiques. A l’inverse, se réjouir de la hausse d’un marché action, c’est idiot. Cela ne reflète pas une sortie de crise. Mais c’est une autre histoire. Bref. Les CDS…

- Ca vient ce demi ?

Avant l’annonce du plan de soutien à la Grèce les CDS de ce pays étaient à 954 points de base. Ils tournent aujourd’hui autour de 1000 points de base. Et ce, en dépit des milliards largués par l’Europe et le FMI pour « redonner confiance aux marchés ». En dépit également des multiples déclarations des politiques sur la solidarité européenne sans failles. Même principe pour l’Irlande. Regarde ce graphique montrant l’évolution des CDS de la dette irlandaise. L’annonce du recours au fonds européens de la part de l’Irlande date du 22 novembre.

Evolution des CDS sur l'Irlande

Soyons fous, entrons dans les détails. Au dernier trimestre 2010, les CDS de la Grèce ont progressé de 32% selon CMA, la dette du pays devenant dans le même temps la plus « risquée » du monde, devant le Venezuela. Les CDS de l’Irlande ont pris 35%. Un vrai succès ce plan de soutien. Tu mesures la confiance des « marchés » ? Le prochain sur la liste, le Portugal a vu ces CDS progresser de 22%. Pendant ce trimestre, la dette de l’Espagne était la septième la plus risquée. Celle de la Hongrie, la neuvième.

La France en difficulté

Pour te rassurer un peu plus, mon bon Gérard, il faut que je te dise que l’évolution de la dette Française sur le marché des CDS est l’une des pires au dernier trimestre 2010. Plus 32,5%. On atteint un record dont aucun politique ne se vante. 107 points de base contre 79 au début du trimestre. Consolons-nous l’Allemagne fait pire (+51,7%).

Les politiques commencent par le déni : tout va bien, on n’a pas besoin d’aide puis une fois que l’aide est apportée, ils poursuivent dans le déni de réalité en répétant « maintenant, tout va bien ». Malheureusement, ce n’est pas l’avis des marchés, comme tu viens de le constater.

Du coup, puisque personne ne veut accepter la réalité et arrêter les frais avant qu’il ne soit trop tard, il va falloir faire plus.

- T’es anti-européen toi, tu veux sortir de l’euro ?

Pas le moins du monde mon Gérard. Je n’ai pas d’avis là dessus. Ce que je veux te dire c’est qu’il est peut être temps de faire plus d’Europe, différemment.

Ne te leurres pas Gérard, in fine, c’est toi qui va devoir faire plus. J’espère pour toi que tu as les poches profondes et le portefeuille bien garni.

- Mais heu, attends, un état, ça ne fait pas faillite !

En effet. Je ne connais pas d’exemple d’Etat qui ait disparu de la carte parce que ses caisses étaient vides. Les caisses ne sont jamais vides. Tiens, par exemple, Nicolas Sakozy disait à ce propos :

Alors s’agissant d’ailleurs du pouvoir d’achat, qu’est-ce que vous attendez de moi ? Que j’vide des caisses qui sont déjà vides ? Ou que j’donne des ordre à des entreprises à qui j’ai pas à donner d’ordres ? Si c’est ça votre conception de la politique, ben on s’trompe. On parle pas d’la même chose. Réduire le débat politique français à la seule question du pouvoir d’achat, c’est absurde.

Mais quand la Grèce a eu besoin d’aide, la France a trouvé 16,8 milliards d’euros de prêts sur trois ans. Miracle. La solution la plus évidente pour un Etat en grave difficulté est de faire tourner la planche à billet. Créer de la monnaie.

Quand on parle d’économie pour un pays, on dit qu’il s’agit de macro-économie, par opposition à la micro-économie qui concerne les entreprises. La macro-économie, c’est un peu comme une balance à multiples plateaux que l’on ne pourrait jamais équilibrer. Lorsque tu ajoutes un poids sur un plateau et que tu as l’impression d’équilibrer deux plateaux, tu en as un troisième qui bouge. Avec la planche à billets, tu vas améliorer tes problèmes de trésorerie, mais tu vas aussi relancer l’inflation. Ce qui est un problème pour ta croissance, le pouvoir d’achat, etc. Au bout du compte, tu peux même aboutir à des manifestations et pourquoi pas à des révolutions. Regarde ce qui se passe actuellement en Algérie.

En Europe, il y a un petit problème. Les Etats, en entrant dans l’euro, ont perdu cette prérogative. Ils ne peuvent plus faire tourner la planche à billet.

- Et la Banque centrale européenne, elle pourrait le faire, non ?

Et bien non. Je te cite le traité de Lisbonne :

Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées « banques centrales nationales », d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres ; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales des instruments de leur dette est également interdite

Les banques centrales détestent faire tourner la planche à billet. Leur rôle est justement de lutter contre l’inflation. Je t’avoue que lorsque la situation devient trop tendue, c’est un crédo qui passe vite à la trappe.

Pour contourner cette situation complexe, la Banque centrale européenne a décidé de racheter de la dette des pays en difficulté. Problème, lorsqu’elle fait cela, elle inscrit à son « actif », dans son bilan, les montants ainsi récoltés. Le mot est trompeur. Elle possède ces titres qui représentent une dette des pays en question. Normal donc que ça vienne dans les actifs.

Mais réfléchissons ensemble. Si ces pays n’arrivent plus à placer leur dette sur les marchés à un taux raisonnable, c’est que personne n’en veut. Donc, lorsque la BCE gonfle ses actifs, c’est avec des titres « pourris ». C’est une expression. Ce que je veux te dire, Gérard, c’est qu’elle va inscrire 100 à son actif, mais que si elle voulait vendre ces titres, elle ne pourrait les placer, par exemple, qu’à 65. L’effet visé est de « rassurer les marchés ». Le message, c’est : « ayez confiance, nous on l’aime bien cette dette, on a pas peur, on en achète ». Sauf que « les marchés » ne sont pas idiots. Ils voient que les « fondamentaux » macro-économiques ne sont pas bons et ils continuent de flipper. La preuve par les CDS.

Après la crise financière, la crise économique…

- Et la BCE, elle peut continuer comme ça longtemps, à racheter de la dette ?

C’est un peu la question centrale. Jean-Claude Trichet, le patron de la BCE n’est pas très content du rôle que les politiques l’obligent à jouer et il le leur fait savoir. D’abord en annonçant une bonne grosse augmentation de capital qui devra être souscrite par les Etats membres. Ensuite en multipliant les appels à plus d’austérité budgétaire et à une politique « européenne » en ce domaine. :

Les gouvernements doivent appliquer rigoureusement leurs programmes nationaux d’assainissement budgétaire et déployer des efforts considérables pour renforcer leur gouvernance collective.

- On va encore morfler…

C’est justement ce que je te disais quand je te demandais si tu avais un portefeuille bien garni… Au bout d’un moment, tout le monde va s’énerver, et ça, c’est mauvais pour le business des politiques.

Contrairement à ce que te disent les politiques, la crise de la dette souveraine n’en est qu’à ses débuts. On commence à parler de modifier le traité de Lisbonne, pour faire tourner la planche à billets, on pérennise un fonds de soutien (et l’on envisage de double son montant) alors que le premier, dont on nous disait qu’il était amplement suffisant ne devait durer que jusqu’en 2013, etc.

Il n’y a pas de quoi se réjouir de cette crise européenne. Les anti-euro feraient bien de réfléchir un peu avant de crier victoire.
C’est une crise économique massive qui devrait s’installer dans le sillage de la crise de la dette souveraine. A coup de plans d’austérité, de solutions ultra libérales dont on connait déjà les effets (elles ont déjà été appliquées ailleurs), les citoyens européens vont avoir des années très, très difficiles.

Les récentes sorties de ténors de l’UMP sur la fin nécessaire des 35 heures, la restriction des allocations chômage, la révision du concept d’emploi à vie dans le secteur public ne sont que la pointe de l’iceberg qui se profile à l’horizon.

Et bonne journée Gérard…

Illustration Flickr CC Robwallace, Catherine isdøe, Ceoln

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Irlande: les banques veulent les intérêts et les primes d’intérêts de la crise http://owni.fr/2010/11/29/irlande-les-banques-veulent-les-interets-et-les-primes-interets-de-la-crise-pret-cds/ http://owni.fr/2010/11/29/irlande-les-banques-veulent-les-interets-et-les-primes-interets-de-la-crise-pret-cds/#comments Mon, 29 Nov 2010 15:52:09 +0000 Paul Jorion http://owni.fr/?p=37289 Plusieurs choses à dire sur l’aide à l’Irlande. Je commence par quelques principes généraux.

Quand un pays connaît des difficultés de dette ou de déficit publics, les taux dont il doit s’acquitter pour des emprunts de diverses maturités s’élèvent. Il s’agit là d’une règle générale qui s’applique bien entendu à tout emprunteur, État, société ou particulier. Cette hausse a pour cause ce qu’on appelle le « risque de crédit », autrement dit, le risque de non-remboursement. Quel en est le mécanisme ?

En raison du risque de non-remboursement, l’emprunteur inclut dans le taux qu’il réclame une prime de risque : en réclamant un taux d’intérêt plus élevé qu’il ne serait normal s’il n’existait aucun risque de ne pas voir l’argent avancé lui revenir, le prêteur se constitue une cagnotte dont l’objectif est de couvrir, statistiquement, le risque qu’un jour l’un de ses emprunteurs ne pourra pas payer la somme ou ne la remboursera que partiellement. Les produits dérivés appelés Credit-Default Swaps (CDS) sont là pour évaluer le risque de défaut : celui qui court un risque est bien motivé en effet à l’évaluer correctement.

Sauf que l’on peut contracter un CDS sans être exposé à un risque (position « nue »), juste pour le plaisir de parier sur le malheur d’un État et gagner de l’argent sur le malheur de sa population (Ouh ! les vilains ; voir l’entretien avec Pascal Canfin, à propos de son initiative contre les CDS « nus », aujourd’hui dans Les Échos).

Pas touche aux primes des banques !

Ceci étant compris, quatre questions se posent :

Première question
Comment expliquer alors l’indignation de candidats prêteurs [les banques et organisations financières, NdR] à la suggestion de l’Allemagne qu’à partir de 2013, les prêteurs à un État de la zone euro pourront être à mis à contribution en cas de difficultés pour l’emprunteur, sous la forme d’une restructuration, d’une baisse du taux ou d’un rééchelonnement de la dette, puisqu’il s’agit de l’éventualité précisément couverte par l’inclusion d’une prime de risque (parfois considérable) dans le taux d’intérêt ? Ces investisseurs considèrent-ils que la surcote du taux de la dette d’État est un cadeau qui leur est simplement accordé ? La réponse est oui : ils n’ont jamais alimenté de cagnotte avec cette surcote, ils ont pris la mauvaise habitude de la considérer comme une aubaine pure et simple.

Deuxième question
Pourquoi l’Irlande ou la Grèce doivent-elles accorder des taux élevés (Euribor 3 mois + 3,5 %) aux pays européens qui leur viennent en aide puisque le mécanisme mis en place a pour but d’empêcher qu’elles fassent défaut, ce qui signifie que le risque de crédit est réduit à zéro, et qu’il n’y a donc aucune justification à l’inclusion d’une prime de risque dans le taux réclamé ? Ces nations prêteuses considèrent-elles que la surcote du taux est un cadeau qui leur est simplement accordé ? Même réponse que plus haut : il n’y a pas de petit profit (surtout s’il est gros, comme dans ce cas-ci !).

Un « compromis » pour tuer toute sécurité

Troisième question
Pourquoi appeler « compromis » le fait qu’après avoir dit qu’à partir de 2013, les prêteurs de la zone euro seront éventuellement exposés à une restructuration de la dette des États, on ajoute que les situations seront examinées « au cas par cas » ? C’est difficile à dire puisqu’il ne s’agit pas d’un compromis mais de l’ajout d’une clause qui émascule complètement le principe général, le « cas par cas » rendant la règle totalement inapplicable puisque fondée sur l’arbitraire. L’incertitude du prêteur sera totale sur ce qui l’attend ! A-t-on entendu parler au niveau le plus élevé où ces décisions se prennent, de la surcote d’incertitude qu’exigent les marchés ?

Quatrième et dernière question
Les « stress-tests », les fameux tests de résistance des banques européennes ayant été faits en excluant l’hypothèse d’une restructuration de la dette d’un quelconque pays de la zone euro, doivent-ils être refaits maintenant que la restructuration est envisagée ? La réponse est oui.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Billet publié initialement sur le blog de Paul Jorion sous le titre BFM RADIO, LUNDI 29 NOVEMBRE A 11h39 – COMMENT GERER LES CRISES, A L’AVENIR.

Photo FlickR CC Andrew Mager ; William Murphy.

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Pour 2030, Standard & Poor’s envisage un monde de dettes insolvables http://owni.fr/2010/10/17/pour-2030-standard-poors-envisage-un-monde-de-dettes-insolvables/ http://owni.fr/2010/10/17/pour-2030-standard-poors-envisage-un-monde-de-dettes-insolvables/#comments Sun, 17 Oct 2010 17:16:04 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=31911 « Nous vivons à crédit », répète le gouvernement Fillon pour faire passer la réforme des retraites. Or, il oublie systématiquement deux précisions importantes : le taux n’arrête pas de changer… et ce n’est pas nous qui le fixons ! Loin de l’Elysée et des sièges du Cac40, trois agences dictent, elles aussi, leurs exigences au marché du travail, attribuant des « notes » plus ou moins bonnes aux Etats ou aux entreprises. Selon qu’ils s’organisent ou non pour rembourser leurs dettes, ils reçoivent des séries de lettres de AAA (très sûr et solvable) à BBB ou moins. Cette dernière catégorie étant appelée « speculative grades » (notes spéculatives), pour indiquer à ceux qui voudraient miser sur ces dettes qu’ils risquent de ne pas revoir leur argent. Car, c’est là leur principal travail : ces agences orientent les investissements sur dettes.

Or, à l’occasion d’un rapport sur le vieillissement de la population mondiale mis en lumière par le blog Alphaville du Financial Times, Standard & Poor’s a avancé une hypothèse de travail : et si, à terme, plus aucun Etat n’obtenait la note « AAA ». Autrement dit : et si tous les Etats du monde devenaient insolvables au yeux du système financier international? Le plus intéressant n’est pas de voir que les agences de notation envisagent l’effondrement des notes des Etats sous dix ans mais plutôt de pointer les critères :

Selon notre premier scénario, supposant qu’aucun choix de politique publique ne soit fait pour contrer la pression fiscale induite par la démographie, le glissement général des notes souveraines est prévu en 2020, s’accélérant en 2030 et par la suite.

Dès le titre du rapport en question, la posture est claire  : « vieillissement mondial 2010 : une vérité irréversible ». « Le service notation de Standard & Poor’s juge que le coût de prise en charge de cette population [les plus de 65 ans] influera profondément sur les perspectives de croissance et dominera le débat mondial sur les politiques en matière de finances publiques », renchérit l’introduction.

En 2050, deux Etats solvables : la Norvège et l’Arabie Saoudite

Les auteurs du rapport n’y vont pas par quatre chemins : jugeant le vieillissement de la population « insoutenable en l’état des politiques publiques », ils invitent ouvertement les gouvernements à réformer leurs systèmes sous peine de voir leurs notes dégradées. Petite lueur d’espoir : à l’horizon 2050, S&P envisage tout de même que deux pays continueront d’être solvables. En l’occurrence : la Norvège et l’Arabie Saoudite.

Pourcentage de la dette publique par rapport au PIB.

Comme le décryptaient déjà très justement nos collègues de Fakir, les agences de notation s’octroient désormais un rôle de juge sur les politiques publiques : les Etats qui feraient preuve de trop de prodigalité sociale sont menacés de « dégradation ». Une logique perverse puisqu’elle encourage la réduction de prestations sociales parfois vitales à la consommation et d’investissements publics essentiels à certaines entreprises, pouvant mener à une baisse de la production et donc des rentrées fiscales… faisant croitre la dette des Etats ! Paradoxe absolu : en empruntant massivement pour renflouer les banques, les Etats sont devenus ultradépendants des agences de notation, dont le manque de prévoyance avait causé la crise financière !

Attali : ambassadeur de la panique des dettes souveraines

La question est cependant prise très au sérieux par certains conseillers en vue : en présentant son nouveau « rapport », Jacques Attali ne porte ni un autre message, ni d’autres méthodes. Seul objectif affiché : passer sous les 3% de déficit public, quoiqu’il en coûte.

Gèle du point d’indice des fonctionnaires ;
Participation financière des malades en affections de longue durée (cancers, diabète…) ;
Déremboursement de médicaments ;
Extension du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux aux services de la sécurité sociale et des collectivités locales ;

D’autres mesures visent à rogner certaines niches fiscales pour un rééquilibrage de l’effort, mais la majeure partie des mesures d’austérité s’applique à des millions de Français (TVA, fonctionnaires, malades, etc.). Face à un Etat dont il juge qu’il « frôle la faillite », Attali reprend (comme à son habitude) les principes de son précédent livre au titre presqu’aussi équivoque qu’un rapport de Standard & Poor’s : « Tous ruinés dans dix ans ? »

Que ce nouveau rapport ait ou non un écho, son sujet risque d’occuper une bonne partie de la campagne présidentielle à venir. L’argument sera envoyé comme un Scud sur les lignes de gauche par l’UMP, comme il l’est déjà à l’Assemblée nationale sur le débat portant sur les retraites : comment financer une politique d’Etat providence avec la dette accumulée pour sauver le système bancaire ? Raison de plus pour considérer la question de la dépense publique face à l’augmentation de la dette comme l’un des premiers enjeux de la critique du sarkozysme après la crise.

Illustration : CC Wikicommons Baronett et FlickR CC stuartpilbrow.

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La Grosse Bertha http://owni.fr/2010/05/10/la-grosse-bertha/ http://owni.fr/2010/05/10/la-grosse-bertha/#comments Mon, 10 May 2010 14:45:05 +0000 Paul Jorion http://owni.fr/?p=15091 [Ce texte est un « article presslib’ »]*

Alors, est-ce vraiment depuis hier « Un pour tous, tous pour un » ?

On a en tout cas rassemblé 750 milliards d’euros. Autrement dit, on a sorti la Grosse Bertha.

Qu’est-ce qui s’est passé ces jours derniers ? Eh bien, tout ce à quoi on aurait dû penser à froid, au moment où l’on mettait en place la zone euro, on a été obligé de le résoudre à chaud, dans la précipitation et en courant dans tous les sens. Le texte du Traité de Lisbonne, tel qu’il a été rédigé, étant inutilisable, on a été obligé de le contourner par des astuces comme un SPV (Special Purpose Vehicle), une structure ad hoc à qui on prête de l’argent et qui elle, l’utilisera ni vu ni connu, sa spécificité étant qu’elle a le droit de faire toutes les choses qu’on s’était interdit de faire à soi-même. Et tout particulièrement que les nations dans la zone euro manifestent les unes envers les autres une réelle solidarité.

Eh ! que voulez-vous, c’est une Europe « libérale » que Maastricht avait mis en place, pas l’Europe solidaire dont on s’est rendu compte sur le tard qu’on avait réellement besoin !

Il reste un peu de naïveté cependant dans la démarche : défier la spéculation en se tambourinant la poitrine et en criant : « Je suis plus fort que toi ! », ça ne suffit pas. La spéculation est comme l’hydre de Lerne : on lui coupe l’une de ses sept têtes, ou même les sept à la fois, et elles repoussent aussitôt.

Ce qu’il faut mettre en place, pour mettre la spéculation hors d’état de nuire, c’est une interdiction des paris sur les fluctuations de prix. On ne pourra pas en faire l’économie.

Est-ce que tous les problèmes sont résolus ? Non bien sûr puisque le cadre conceptuel erroné est intact. Tant que la dette publique et le déficit d’une nation seront calculés par rapport à leur PIB, ils sembleront augmenter de manière mécanique en période de récession, par une illusion d’optique : simplement parce que les chiffres absolus sont divisés par un coefficient qui se réduit pendant ce temps-là comme peau de chagrin. Alors que c’est précisément dans ces périodes que les États devraient pouvoir mobiliser l’outil de l’endettement plus librement.

Pour que l’Europe de la zone euro cesse de s’en prendre à ses citoyens chaque fois que ses banquiers perdent certains de leurs paris, il faudra que dettes et déficits cessent d’être calculés en pourcentage du PIB. Si l’on ne résout pas cette erreur conceptuelle, toute crise aura toujours le même effet : elle débouchera sur des programmes d’austérité qui s’en prennent par priorité aux avantages sociaux.

Le Pacte de Stabilité de la zone euro doit être réécrit en des termes qui aient un sens du point de vue économique. Quand il aura un sens économique il aura automatiquement aussi un sens social.

Dans l’euphorie ambiante de ce matin, il ne faudrait pas perdre de vue que quelle que soit la radicalité apparente des mesures prises hier, le système qui siphonne l’argent du contribuable vers les plus grosses fortunes est toujours en place, et plus que jamais en excellente santé.

Lire, sur le même sujet et sur le même blog :

> Le Fil rouge

> La Grèce, Moody’s et le destin de la zone euro

> Pourquoi la Grèce peut sauver le monde

> Les gouvernements d’union nationale

Article initialement publié sur le blog de Paul Jorion

Illustration CC Flickr “The 10 on Crisis Street” par Andres Rueda

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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http://owni.fr/2010/05/10/la-grosse-bertha/feed/ 2
Dette de l’État : la démagogie ne fait plus recette http://owni.fr/2010/01/31/dette-de-letat-la-demagogie-ne-fait-plus-recette/ http://owni.fr/2010/01/31/dette-de-letat-la-demagogie-ne-fait-plus-recette/#comments Sun, 31 Jan 2010 15:35:49 +0000 Rubin Sfadj http://owni.fr/?p=7457

Infographie via http://lefigaro.fr

Selon un sondage Ifop publié  par le Figaro, 72% des Français pensent que la crise ne justifie pas de reporter l’effort de réduction de la dette.

Mieux : 75% des sondés se disent “inquiets” en pensant au déficit public et à la dette de l’État, quand 92% s’accordent à reconnaître la nécessité de “réduire les dépenses”.

Il ne faut jamais désespérer. Voilà qui coupe l’herbe sous le pied d’une classe politique dont la plupart des membres misaient sur le peu d’intérêt des Français pour de si basses questions d’intendance. Et qui achève de démontrer le caractère factice de l’émission de télé-réalité présidentielle sur TF1, au cours de laquelle le mot “dette” n’a pas été prononcé une seule fois. Le président s’y est tour à tour présenté comme un capitaine d’industrie, un spécialiste en agronomie, une assistante sociale… mais en éludant la gestion des finances publiques, il a oublié de jouer son rôle le plus important : celui d’homme d’État.

Les états-majors vont-ils pour autant ajouter la réduction des déficits et la maîtrise des finances publiques à leurs thèmes de campagne pour les élections régionales ?

Wait and see. Quoi qu’il en soit, cette nouvelle donnée démontre qu’il existe en France un espace politique pour un discours mesuré et responsable en matière de politiques publiques. David Brooks avait décidément raison : les populistes perdent toujours à la fin.

»Article initialement publié sur http://sfadj.com

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